Vandeputte : "Il n'y a pas que le foot, quoi"

recueilli par Franck Pujos

photo : rclens.fr

Coach des U19 de Lens, Fabrice Vandeputte témoigne du passage à la Gaillette de Jorge Rengifo et Nicolas Murcia, deux jeunes de Millonarios, entre septembre et novembre derniers. Derrière cette venue, on trouve Amber Capital, propriétaire du club de Bogota et actionnaire majoritaire de l'entité sang et or via la société Solferino. Et si sur le terrain les deux Colombiens n'auront pas réussi à s'imposer, l'enrichissement aura été mutuel, les souvenirs sympathiques. Le temps de raccrocher le téléphone et on apprenait que le tirage des quarts de la Gambardella avait tout juste eu lieu : RCL - PSG. Bref, c'est pas le sujet.

Avant d'être coach, Fabrice Vandeputte a été joueur, notamment à Louhans-Cuiseaux puis Beauvais en Division 2
Avant d'être coach, Fabrice Vandeputte a été joueur, notamment à Louhans-Cuiseaux puis Beauvais en Division 2

Pouvez-vous nous raconter ce passage chez vous de Jorge Rengifo et Nicolas Murcia ?

Ils sont arrivés avec leur coach, qui est resté une semaine, parce qu'il fallait les accompagner. Il ne parlait pas anglais. Nous, on avait quelques joueurs et quelques personnes au club qui parlaient un peu espagnol, donc on arrivait quand même à se comprendre. Après, le principal changement, c'est que chez eux ils sont vraiment en altitude, ici on est plus près du niveau de la mer. Et l'adaptation physique n'était pas facile. Il y a eu ce changement-là et les différences d'entraînement, aussi. Ici, il y a beaucoup d'intensité, ils avaient du mal au début, ils étaient très vite fatigués. Ensuite, au fil du temps, ils se sont mis au diapason.

 

Il y a eu gros dépaysement au départ ?

C'était la découverte d'un nouveau pays. Mais au bout d'une semaine ils connaissaient les prénoms des autres joueurs, ils s'étaient bien intégrés. Ils ont pu s'entraîner un moment avec le groupe U19. Ils devaient rester trois mois mais sont restés moins longtemps, deux mois-deux mois et demi. L'éloignement fait que... Il y en avait un des deux qui avait sa copine à distance, il l'avait tous les jours (rires), il s'est vite ennuyé. L'autre, un peu moins, mais disons que quand tu pars quinze jours-trois semaines dans un pays étranger, ça va, mais quand tu es tout seul, que personne ne parle ta langue, c'est beaucoup plus difficile.

 

Footballistiquement, vous avez ressenti un apport dans les deux sens ?

Oui, car on a pu constater rapidement que ce n'était pas du tout le même football, même s'il y a des points communs. Par exemple au niveau salle de muscu, ils connaissent très bien le travail de gainage, de renforcement musculaire, etc. Par contre au niveau tactique il y a eu un fossé, même si en leur expliquant, ils se sont vite adaptés aussi. Sur les placements, les déplacements défensifs... Et puis pour nous, leur spontanéité était enrichissante ; ce sont plus des joueurs d'instinct. On en a un aussi chez nous à Lens en équipe première, (Abdellah) Zoubir, qui a fait du futsal avant. C'est rafraîchissant, ils tentent, et ils avaient un très bon état d'esprit. Ce qui s'est passé, c'est qu'à partir du moment où ils venaient pour s'entraîner avec les U19, sachant que c'étaient un U19 et un U18, ils se sont aperçus que le niveau était très haut. De fait, ils se sont rarement entraînés avec nous, parce que nous on estimait que le niveau n'était pas suffisant. Et ça, ils l'ont ressenti. Ils sont arrivés pleins d'espoir mais ont vu qu'ils n'arrivaient pas à franchir le pas. C'était difficile pour eux. Quand ils ont compris ça, avant de repartir, il y en a un qui a fait toutes les séances et l'autre qui a dit "non", qui n'avait plus envie de s'entraîner. Mais ça s'est bien passé, on les a emmenés à Bollaert, un peu partout... Le premier week-end, on jouait au Paris FC - leur entraîneur était encore là -, ils ont pu profiter du bus, ils ont été visiter la tour Eiffel, ils étaient hyper contents. Il n'y a pas que le foot, quoi. Ils ont vu pas mal de choses, je pense qu'ils ont pas mal de souvenirs. Mais on est dans un centre de formation, les nôtres entre les entraînements avaient école, eux non. Le temps était long.

 

Sur le terrain, ce sont deux milieux...

Il y avait Nicolas, gaucher, qui pouvait jouer dans l'axe ou sur un côté. Et Jorge était plus un joueur de rupture, bon dribbleur, exclusivement milieu excentré droitier.

 

Et si vous deviez les analyser individuellement ?

C'étaient deux profils différents, et différents aussi dans la réflexion. Nicolas, celui qui a fait toutes les séances, c'est un garçon intelligent sur le terrain, discipliné, beaucoup plus rigoureux. Jorge, c'était donc plus le joueur d'instinct. Il était capable de faire deux-trois beaux trucs dans une séance.

 

Il y a Amber Capital derrière mais qui est à l'initiative de cette démarche ?

Je crois que c'est au niveau de la direction et d'Amber Capital, effectivement. C'est le lien qu'il y a entre les deux clubs. C'était pour pouvoir juger, je pense, deux de leurs jeunes joueurs, par rapport au niveau français au même âge.

 

Vous avez donc fait un retour derrière à Millonarios ?

Oui, après un mois. Ils étaient demandeurs, voulaient savoir ce qu'on en pensait. On leur a dit que c'étaient de bons joueurs, mais qu'à Lens et en France le niveau était très élevé, qu'il y avait beaucoup plus d'intensité. Les deux avaient beaucoup de mal à s'adapter à la répétition des séances, ils avaient beaucoup de mal à récupérer, ils subissaient l'entraînement. Ils n'avaient pas l'habitude mais je pense que c'est aussi lié à ce problème d'altitude. Bogota, c'est haut ! Quand on a fait le bilan, la synthèse, ils ont été cash : "Vous pensez qu'on peut venir chez vous ?" On leur a dit "non, car au même poste et au même âge, on a des joueurs qui sont plus en avance que vous".

  

Malgré ça, le responsable U19 que vous êtes pense que ce "stage" était une bonne chose ?

C'est toujours une bonne idée, de faire un échange comme ça, en provenance de pays différents, encore plus de continents différents, de footballs différents. Tout le monde apprend des autres, que ce soit dans le vestiaire, sur le terrain et en dehors. C'est très bien. La limite à ça, c'est que j'ai vu des joueurs à l'entraînement mais qui finalement, au bout d'un mois et demi, n'attendaient qu'une chose, c'était de rentrer chez eux, une fois qu'ils savaient qu'ils ne pourraient pas intégrer le club. Ce qui est logique et humain. C'est pour ça qu'on en a parlé et qu'on leur a proposé de repartir plus tôt ; ça ne servait à rien qu'ils restent trois mois s'ils voulaient rentrer dans leurs familles, sûrement reprendre leurs études et avec leurs clubs. Parce qu'ils n'ont pas joué pendant deux mois et demi avec leurs clubs. Et ici ils ne faisaient que s'entraîner.

 

Ils n'ont pas fait de matches amicaux avec vous ?

Si, on en a fait un contre Avion, vu que notre centre de la Gaillette est basé là-bas. Ils ont joué, ils étaient contents, mais on n'a pas pu faire plus. On était en pleine saison, le temps ne s'y prêtait pas, pour trouver des équipes le mercredi en plus ce n'est pas facile avec l'école... Et on jouait tous les week-ends. On les a quand même amenés en déplacements, ils venaient voir leurs copains. Mais une fois que Jorge, leur coach, qui était très gentil d'ailleurs, est reparti, se retrouver tous les deux ce n'était pas facile. Ils étaient un peu "coincés". Il y avait les jeunes du centre mais encore une fois les jeunes du centre, la journée, ils ne sont pas là.

 

Il y avait un décalage...

Oui, entre les entraînements où ils étaient heureux, joyeux, et puis les autres moments où ils tuaient le temps... On n'est pas à Paris ou dans une grande ville, donc on a vite fait le tour.

 

Etes-vous restés en contact avec Jorge et Nicolas ?

Non, non, on n'a pas eu de nouvelles depuis.

 

Et est-ce une démarche qui est susceptible de se faire dans le sens inverse, ou de faciliter d'éventuels transferts ou prêts entre Millonarios et Lens chez les pros ?

Je ne sais pas du tout, il faudrait demander ça à la direction. Je suis entraîneur et ce n'est pas mon domaine (sourire).