Jean-Claude Abeddou : "Et puis deux-trois jours après c'est mort, il se barre en Chine"

recueilli par Franck Pujos

photo : VCG

Arrivé en septembre dernier au Benfica, le recruteur français Jean-Claude Abeddou nous livre sa vision de la jeunesse footballistique colombienne, quelques heures avant la qualification de son club pour la finale de la Coupe du Portugal. Et le scout de revenir sur le vrai-faux transfert de Roger Martinez à Lyon à l'été 2016, sale souvenir vu avec recul.

L'attaquant Roger Martinez, ici sous les couleurs de Jiangsu Suning, et malheureusement pas celles de l'OL...
L'attaquant Roger Martinez, ici sous les couleurs de Jiangsu Suning, et malheureusement pas celles de l'OL...

Tu n'étais pas encore arrivé au Benfica quand Guillermo Celis a signé, mais quel est ton point de vue sur son prêt hivernal au Vitoria Guimarães, il n'était pas encore prêt pour le grand saut sur un grand club européen ?

Pas "prêt", ce n'est pas le terme exact. De un, c'est un choix sportif. Rui Vitoria avait déjà son groupe en tête, son onze, et il n'aime pas trop changer, faire tourner. Et je ne t'apprends rien, il y a certains entourages qui pressent parfois, qui exigent un peu plus de temps de jeu, "sinon on le prête, sinon on le transfère..." Il n'y avait pas d'autre choix que de le prêter quoi, pour qu'il acquière du temps de jeu et revienne beaucoup plus fort. Le deuxième point, c'est l'adaptation, sa famille n'est pas là, c'est compliqué. Et voilà il a eu besoin de changer d'air, ils se sont concertés avec son entourage. Mais ce n'est pas une question de niveau, c'est quelqu'un de très talentueux, c'est indéniable. J'aime beaucoup ce joueur.

 

Il est déjà international A, il a déjà ce vécu-là...

Bien sûr. Après je ne suis pas le décisionnaire, c'est beaucoup plus haut. S'il reviendra ou pas, je ne sais pas. Je pense, de ce que j'ai entendu, que oui, il reviendra. Mais je n'en suis pas certain.

 

Il est souvent titulaire avec le Vitoria, c'est donc un prêt utile ?

Oui. S'il ne joue pas, ça ne sert à rien, c'est une année de perdue. S'ils l'ont prêté là-bas, c'est qu'il y avait l'assurance de jouer. Et Guimarães a un groupe talentueux, avec une bonne colonie sud-américaine.

 

Toujours sur Benfica, fin 2016 on a beaucoup parlé d'une possible signature de Cristian Arango quand il était à Envigado ; il joue aujourd'hui pour Millonarios mais qu'en est-il ?

Il y a eu des contacts. C'est quasiment fait mais j'insiste bien sur le "quasiment", il y a encore des détails à régler. On est en avril, ça peut encore changer d'ici au mercato. Ce n'est pas fait, ce n'est pas signé, il n'y a rien d'officiel. En tout cas, c'est un profil qui nous intéresse beaucoup mais pas pour passer par l'équipe première directement, je pense qu'il passera par la B pendant six mois, un an...

 

Si on prend un passé récent, au-delà de Falcao qui devait apparemment venir avant de choisir le FC Porto, il y a eu pas mal de Colombiens aussi bien au Sporting qu'à Porto, mais pas vraiment au Benfica ; as-tu une explication, alors que c'est un club très porté Amsud ?

C'est juste une question de réseaux, rien de plus. D'ententes, d'accords. Mais le club s'ouvre aujourd'hui au réseau colombien, avec un partenariat avec Millonarios.

 

Justement, quel est ton oeil sur la Liga Aguila, si tu devais hiérarchiser les championnats du continent ?

Alors, le plus spectaculaire pour moi c'est celui du Chili. Il y a toujours des rebondissements, ça marque énormément de buts... Le plus équilibré, c'est l'argentin, le plus relevé, le plus prêt tactiquement. Le colombien, je le mettrais juste en dessous du championnat brésilien. L'Argentine, le Brésil, et troisième la Colombie. Mais c'est subjectif.

 

Avec l'Atlético Nacional qui est devenu une toute puissance...

On en avait ciblé plusieurs joueurs. (Miguel) Borja, on l'avait ciblé. L'émergence de ce club-là, c'est surtout l'année dernière, ce groupe a tout pété, avec un entraîneur (Reinaldo Rueda, NDLR) que j'adore.

 

Borja, il voulait Palmeiras avant l'Europe ?

C'est niveau économique. Son agent cherchait l'argent. C'est le football, l'argent en fait partie, ce n'est pas un tabou. Il a préféré le Brésil, il y en a plein des exemples comme ça.

 

Lui et (Yerry) Mina, ce sont les deux gros talents sortis par la Colombie récemment selon toi ?

Oui, il y a aussi Roger Martinez, qui pour moi est un grand talent. Qu'importe qu'il joue en Chine ou pas en Chine, ça ne change rien.

 

Si tu devais nous en citer quelques autres ?

Il y a Sebastian Pérez, de Boca, qui peut jouer 6, 8 ; un autre Pérez, José, latéral qui joue à l'Atlético Nacional et a 19 ans ; (Andrés) Ibargüen, aussi, j'aime bien. Ensuite, c'est très, très, très jeune, mais on en reparlera.

 

Tout ça, ce sont des joueurs qui intéressent Benfica via toi ?

Voilà. Pas pour tout de suite mais on les garde dans notre mémo. Si ce n'est pas pour cet été, ça pourrait être l'été suivant, ou dans deux ans... Par exemple, on a fait venir en janvier un Chilien de 18 ans (Simon Ramirez), ça faisait deux-trois ans qu'il était dans mes mémos. C'est la preuve que ça peut toujours servir ; si un joueur ne signe pas aujourd'hui, il peut toujours signer dans deux-trois ans. C'est un suivi sur le long terme.

 

Toujours en janvier,on imagine que tu as suivi le Sudamericano sub-20, où la Colombie est passée au travers...

Ils se sont vautrés, c'est un échec, mais il y avait quand même pas mal de talents dans cette équipe-là. (Juan Camilo) Hernandez est l'un des rares qui a existé mais il y avait aussi (Anderson) Arroyo, (Carlos) Cuesta... Je rajouterais (Kevin) Balanta, au milieu de terrain, c'est personnel mais je lui trouve pas mal de qualités, on verra par la suite.

 

Tu as évoqué Roger Martinez tout à l'heure, peux-tu nous raconter ce non-transfert à Lyon l'été dernier et nous dire comment tu as vécu tout ça ?

Mal (rires). C'est ce genre d'échecs-là qui te montre que ça peut aller très, très vite dans le football. C'est presque fait, il y a le président Aulas qui annonce qu'il y a l'accord, et tout... Et puis deux-trois jours après c'est mort, il se barre en Chine. C'est un nom soufflé, il faisait partie d'une liste de joueurs que j'avais transmise à un contact au sein de l'Olympique Lyonnais, comme Sebastian Pérez ou l'Equatorien José Angulo. Il y avait une quinzaine, vingtaine de noms, derrière ce sont eux qui décident. Eux, par l'intermédiaire de leur cellule, qui n'est pas grande, Florian Maurice et d'autres, ont fait le nécessaire de leur côté, je ne m'en suis pas chargé. Mais comme je connais l'agent de Roger Martinez (Fernando Lopez), j'ai joint les deux bouts, après ils se sont débrouillés sur les questions économiques. Je leur ai transmis les informations que je connaissais sur ce joueur-là, ses points forts, ses faiblesses. L'échec, c'est de la faute des dirigeants. Il y a eu une offre de 6 millions qui a été faite au Racing, refusée. L'agent voulait une offre de 8 millions secs, sans bonus. Le lendemain de l'offre de 6 millions, il y a un article dans "L'Equipe" sur Aulas, "ça y est, c'est presque fait...". On s'appelle avec l'agent, il me dit "c'est faux, c'est un menteur". Moi, je ne prends partie pour personne, je dis "ah d'accord, bon, bizarre". Trois jours après, je lui dis "alors ça en est où ? - Il n'y a pas eu d'autre offre. - C'est inquiétant, quand même, comment ça se fait ?" D'un coup, la Chine arrive, pose 8 millions, l'agent accepte direct. Le résultat, c'est que Lyon a trop tardé, trop patienté, a joué un peu avec l'agent, qui en a eu marre. Roger Martinez, lui, voulait partir à tout prix...

 

Et peu importait où...

Exactement, car il ne s'entendait plus avec les dirigeants de son club, il y avait eu des embrouilles...C'était une bonne opportunité pour Lyon, j'ai pratiquement tout fait pour que ça se passe. Moi aussi, je jouais peut-être mon avenir au club. Lyon, si ça marchait, c'était un bon filon ; admettons que Roger Martinez soit performant avec l'Olympique Lyonnais, on va chercher qui est allé le chercher. Il y aurait eu deux-trois personnes et j'en aurais fait partie. Tout le monde était gagnant dans l'histoire. Malheureusement, ça ne s'est pas fait.

 

On a entendu toute la saison "(Alexandre) Lacazette n'a pas de doublure" ; toi, Roger Martinez, tu le voyais comme une simple doublure de Lacazette ?

Oui, oui. Mais tu sais pourquoi ? Ce n'est pas une histoire de préférence ou quoi, c'est juste que Lyon est un club très spécial. Tu me dis l'OM, Monaco, je ne le vois pas comme simple doublure. Mais Lyon est un club très fermé, où l'entraîneur privilégie les joueurs formés au club, où Lacazette est adulé par les supporters... C'est impensable que Roger Martinez ou un autre dépasse Lacazette dans la hiérarchie. Ce n'est pas possible. Il y a même un enjeu économique. Lacazette, ils cherchent à le vendre l'été prochain, et pour ça il faut qu'il joue, qu'il marque. Maintenant, c'est facile à dire mais moi je pensais à une tactique avec deux attaquants. Son 4-4-2 en losange, tu mets Lacazette - Martinez avec (Nabil) Fekir en 10, ce n'était pas indécent.

 

Le trio aurait eu de la gueule...

Vraiment de la gueule ! Mais c'est Genesio, c'est Lyon, c'est le choix de l'entraîneur, c'est 4-3-3. Je ne l'y voyais pas. Et je pense même que finalement ce n'est pas une si mauvaise chose qu'il soit parti ailleurs. Si c'était pour cirer le banc en Ligue 1...

 

Ils jouent à deux devant à Jiangsu, avec Alex Teixeira...

Et ce n'est donc pas une si mauvaise chose. Quand tu vois leur traitement avec (Emanuel) Mammana... Roger Martinez, il a quitté le club parce qu'il ne s'entendait pas avec ses dirigeants, ce n'était pas pour se faire chier avec d'autres dirigeants en Europe.

 

N'est-ce pas inéluctable qu'il finisse à l'Inter vu les liens intéristes avec Jiangsu ? 

Modestement, je connais la Chine, car on bosse avec au Benfica, avec deux académies. Et même avant de rejoindre le Benfica, je me suis toujours intéressé au football chinois. Jiangsu, l'Inter, ils ont le même patron, le lien est facile. Mais il faut que l'entraîneur valide aussi. Regarde un autre exemple, Gabriel Barbosa : il ne joue pas. Et ils vont faire un gros recrutement, l'Inter, cet été, ils vont mettre 150 millions à peu près. Roger Martinez, je l'adore, mais je ne pense pas que ce soit le premier choix de l'Inter.