L'émotion, le résultat et... l'émotion

texte : Franck Pujos

photo : DPA

C'est le coeur en miettes que la Colombie a vu sa sélection "tricolor" être remerciée de la fiesta russe, il y a trois jours à Moscou, battue par l'Angleterre aux tirs au but en 8es (1-1, puis 3-4). Le clap d'un mondial cafetero où les sentiments auront dansé sur des montagnes... russes. Et où, si c'est bien mieux d'éviter de vivre avec des regrets, on ne peut s'empêcher d'en avoir quelques-uns. Des réjouissances aussi, on en a quelques-unes. Ballotés, mitigés.

De l'ouverture du score de Kane aux pénos ratés d'Uribe et Bacca, en passant par l'égalisation de Mina et l'arrêt d'Ospina sur Henderson, l'ascenseur émotionnel était de sortie ce mardi. De façon absolument exacerbée
De l'ouverture du score de Kane aux pénos ratés d'Uribe et Bacca, en passant par l'égalisation de Mina et l'arrêt d'Ospina sur Henderson, l'ascenseur émotionnel était de sortie ce mardi. De façon absolument exacerbée

C'est fini, ça fait mal, mais trois jours plus tard s'est à peu près dissipée cette sensation de moitié KO, moitié gueule de bois, moitié vidé. C'est vrai que ça fait trois moitiés mais Philippe Candeloro a bien parlé un jour de paire de triplés alors on a le droit. D'ailleurs, tristesse et déception ont cet avantage qu'elles autorisent tout, s'enfoncer sur le canap' en caleçon compris, s'endormant devant la saison 3 de "Peaky Blinders", pourtant elle est bien la série.

 

En priorité, ne plus entendre parler de foot, le temps de quelques heures de digestion, de deuil presque. Ne pas entendre Estelle Denis clamer un potentiel "c'est dommage, la Colombie, c'était ma surprise !" Surprise de quoi ? Ils étaient en quarts de finale il y a quatre ans. Ne pas entendre John Stones, l'homme qui a laissé traîner ses crampons sur le crâne de Falcao (deux ans après que celui-ci lui a fait la misère en C1 au printemps), dire que la "Colombie est l'équipe la plus sale". Trop tard, ça a trop tourné, on l'a entendu, pas eu le temps de lui fermer son clapet.

 

 

Les trois 6

Alors on rage, comme les joueurs sur le terrain, trop nerveux. On rage à en devenir supporter à bloc de Toivonen et de la Suède, sur un quart où la télé restera sagement éteinte. On rage honteusement après l'arbitre, M. Geiger qui, entre autres (et il y en a pas mal, des "autres"), interrompt le jeu sans la moindre putain de raison alors que Carlos Bacca se présente face à la cage en début de prolongation. Enfin... Bonjour tristesse, et bonjour l'ascenseur émotionnel.

 

Les faits, puisqu'il faut bien les admettre au bout d'un moment : les Colombiens ont chuté face aux Anglais lors de la séance à ne pas perdre (1-1, t. a. b 3-4) en 8es de finale de l'été russe. Éliminés. Pas à cause de l'Américain, même s'il inspire rancune. À cause de qui, d'ailleurs, de quoi ? De Carlos Sanchez - au Mondial à cauchemars - qui aurait dû lâcher Kane, qui lui-même le tenait avant ? De Mateus Uribe, qui a frappé la barre au lieu du filet ? De José Pekerman qui, privé de James Rodriguez, a innové avec trois 6 au milieu ? Un coup tactique contre-nature pour harceler les Anglais, contrer leur vitesse sur les côtés, sauf qu'une fois le ballon au pied que ce fut compliqué...

 

Non, réflexion faite, le coupable s'il y en a un, on s'en tape royalement. Reste à apprendre encore, pour aller plus haut, plus loin la prochaine fois. Pour essayer de gagner la Copa América au Brésil en juin-juillet prochains. Au Brésil... Pourquoi pas ? Cela semblait acquis mais un doute subsiste, alors disons-le : apprendre aussi à ne faire de complexe face à personne. Les regrets existent, car comme des cons on ne peut s'empêcher de se dire, "Suède, Russie, même la forte Croatie dans le même tableau, voie idéale". Mais on a tort, les voies idéales, elles, n'existent pas, pas plus que les tirages cool. Russie - Arabie Saoudite (5-0), Angleterre - Panama (6-1), OK, mais sinon les matches il faut aller se les chercher, chaque CDM plus que la fois d'avant. Celle-ci, la Russie-2018, n'a invité aucune nation sudam dans son dernier carré. Ou plutôt aucune d'entre elle n'a réussi à y entrer. De quoi mettre un emoji avec un bonhomme jaune tristoune.

 

 

Demain c'est maintenant

Mais la Colombie, puisque c'est le sujet, peut bomber le torse et regarder vers l'avant, fière et enthousiaste. Avec Davinson et Mina, ce Marsupilami géant déclencheur de saine hystérie, elle est a priori tranquille pour une décennie sur la charnière ; les foutus mollets de James, tellement indispensable, ne le chatouilleront pas à chaque rendez-vous capital ; la ferveur sera toujours là, les 35 000 bouches au Campin en guise de réception le crient ; Uribe, revenons-y, a prouvé au niveau international son niveau, haut, même sous-utilisé ; la relève arrive, avec les "Cucho" Hernandez, Benedetti, Villa, Arboleda, Otero (quelle bonne nouvelle que sa signature à Amiens !)...

 

Tout ça pour dire que les Cafeteros ont de beaux jours devant eux. Et dans le rétroviseur, le ciel n'est pas si dégueulasse. Premiers de poule, top 16, à quelques centimètres du top 8. Avec José Pekerman ou non, les beaux jours ? Espérons être fixés bientôt. Espérons que ce soit lui. L'envie d'un nouveau cycle, avec un Gareca, un Osorio, démange. Mais les jours passent et, avec, comme le sentiment qu'il reste un truc à faire avec ce "profe"-là. Il a commis des erreurs, certes, l'Argentin aux cheveux blancs. Facile à dire après mais sans doute aurait-il fallu prendre "Juanfer" Quintero ET Edwin Cardona, qu'il y avait un gonze de trop parmi Muriel, Izquierdo et Bacca rayon profils. Sans doute aussi aurait-il fallu imposer son jeu à un onze british qui n'impressionne pas, en rien. Stop, les regrets, barrez-vous. Allez José, ton élégance et toi, tes sauts dans la navette de l'aéroport et toi, tes "Juan, ¡sos un crack! (à Quintero, NDLR)" et toi, signez pour quatre ans de plus, ça fera dix. Demain c'est maintenant. 7 septembre à Miami, match amical face au Venezuela. Fiers et enthousiastes.