Mais qu'il est beau, Quintero, tout en haut

texte : Franck Pujos

photo : EFE

Homme du match River - Boca version Bernabeu (3-1 a.p), Juan Fernando Quintero est à tout jamais entré dans l'histoire des Millonarios avec une formidable minasse de son non-moins formidable pied gauche. Clivant, au talent hors norme pas toujours bien exploité, "Juanfer" est décidément un joueur à part. Dont on a vu le meilleur visage dimanche soir, changeant par sa sortie de banc un scénario mal embarqué pour les hommes de Gallardo.

Les supporters bosteros ont compris : la frappe sèche sous la barre de Juan Fernando Quintero (deuxième en partant de la droite) va offrir à un River Plate en supériorité numérique la quatrième Copa Libertadores de son histoire
Les supporters bosteros ont compris : la frappe sèche sous la barre de Juan Fernando Quintero (deuxième en partant de la droite) va offrir à un River Plate en supériorité numérique la quatrième Copa Libertadores de son histoire

L'être humain est un peu vicieux, par moments. À d'autres, il se verrait bien transformé en petite souris, cachée dans un coin, oreilles indiscrètes dressées. Le combo de ces moments, ça donne une souris vicieuse. Force est d'admettre honteusement que c'est ce qu'on aurait aimé devenir dimanche soir, du style Mickey Mouse avec un rire sadique vous voyez ? Se baladant gaiement entre deux salons, de celui de Philippe Montanier à chez Rolland Courbis. Pourquoi, pour voir leur tête, simplement. Scruter leur réaction au moment où Juan Fernando Quintero a marqué le but décisif de la finale de la Copa Libertadores, remportée par River Plate aux dépens de Boca Juniors (3-1 a.p, 2-2 à l'aller) ; ou même à chacune de ses passes casseuses de lignes adverses, ou sur son ouverture pour "Pity" Martinez sur le troisième, ou quand il embrassait le trophée, vêtu de jaune, bleu et rouge, accompagné de l'autre Colombien des Millonarios, Rafael Santos Borré. Ils auraient mieux fait de regarder "Zone interdite" ou n'importe quelle autre émission à la noix, nos coaches préférés. Eux qui ont eu Quintero successivement sous leur coupe entre août 2015 et avril 2016 au Stade Rennais, ne sachant jamais tirer profit de ses feintes, d'un pied gauche et d'une vision uniques.

 

 

"Je sais que je suis un joueur différent"

Un procès serait trop facile, et les torts sont partagés, à l'évidence. En surpoids, à court de condition physique, avare d'efforts, "Quinterito" n'a sans doute pas mis toutes les chances de son côté pour tout péter en Bretagne. La question lui avait d'ailleurs été posée sur FootColombien21, ancêtre de Cafooteros, savoir en quoi il devait progresser, le "Juanfer" : sur le "jeu sans ballon", cher à notre chère Ligue 1 ? "Je ne sais pas !, nous avait-il répondu, trois mois après son arrivée à Rennes. J’ai mes propres qualités, qui font de moi le joueur que je suis. Il y en a des plus rapides, des plus solides. Mais je pense que… Je sais que je suis un joueur différent, technique, avec des qualités d’attaquant. Et les attaquants, défendre, ce n’est pas toujours leur truc. Il y a des joueurs faits pour défendre, d’autres faits pour attaquer, d’autres qui savent faire les deux. Mais bien sûr que, même si une carrière c’est court, j'ai encore beaucoup de choses à améliorer."

 

S'il ne s'est rendu indispensable ni à Porto ni malheureusement chez les Rouge et Noir, Juan Quintero s'est retapé au pays, à Medellin, durant tout l'exercice 2017. De quoi attirer l'oeil du River de Marcelo Gallardo, qui connaît le sujet quand il s'agit meneurs de jeu. Et Montanier et ses choix frileux, Courbis et son mépris, ce ne sont pas Pekerman et Gallardo. Savoir mettre en confiance ce type de 10, le faire évoluer, ne pas s'arrêter, buté, à ses défauts ou ses caprices, le mettre hors onze mais quand il le faut, en somme le gérer, c'est probablement un art qui n'est pas donné à tout le monde. Du gâchis, ça s'appelle, quand la sauce ne prend pas avec un talent comme ça, quelque(s) soi(en)t le(s) coupable(s).

 

Enfin bon à 25 ans, le palmarès de ce petit homme par la taille (1,69 m), tout premier Cafetero à avoir inscrit un but dans deux Coupes du monde différentes, devient intéressant : une Supercoupe du Portugal, un Sudamericano sub-20 (et meilleur joueur), une Copa Libertadores (et meilleur joueur de la finale). Ce dernier sacre, le plus beau, dont le dénouement, débuté le 11 novembre à Buenos Aires, achevé le 9 décembre après un bus caillassé, quatre reports, une Conmebol à la masse, Boca s'obstinant sur le tapis vert, une délocalisation, a dû rendre jaloux Nicolas Mahut et John Isner... Une finale longue ça ne dure pas onze heures et cinq minutes comme à Wimbledon les gars ; ça dure un mois.

 

Et maintenant, le Mondial des clubs

Une attente, un scénario de malade, débloqués par le tir sans élan sous la barre de l'enfant de la Comuna 13 à la 109e minute, un peu moins d'une heure après son entrée en jeu à la place du capitaine Ponzio. Passé au travers devant Grêmio, Quintero a clairement changé l'histoire au tour suivant. Celle d'une grande première entre les deux grands rivaux argentins à ce stade de la compétition, où la pression était folle, la technique en dedans, les passes en touche s'accumulant, précédant les golazos de Benedetto (0-1), Pratto (1-1), JFQ (2-1), avant le coup de grâce dans une cage vide.

 

L'année 2018 n'est pas finie, loin de là. Les Millonarios devront bien gérer leur demie du Mondial des clubs, dès mardi prochain aux Émirats Arabes Unis, face à Al Ain, Wellington ou l'Espérance Tunis, pour espérer, sauf énorme surprise de l'autre côté, retrouver le Real Madrid (qui affrontera les Chivas ou les Kashima Antlers) en finale. Real - River, waouh... Parions que ce pur produit Envigado, école de formation colombienne par excellence, en serait l'un des protagonistes, en super-sub ou dès le départ, histoire d'ajouter une ligne de plus, une belle, à sa success-story. Il sera ensuite temps de finir la saison 2018/2019, avec un championnat d'Argentine et une Recopa Sudamericana à aller chercher, en espérant que son club - qui devrait lever l'option d'achat auprès de Porto, comme l'a confirmé son agent Rodrigo Riep à TyC Sports - et lui-même ne cèdent pas aux sirènes de la finance chinoise en janvier prochain. Juan Fernando Quintero n'a que 25 ans. Son pied gauche aussi.