"Je mets au défi qui que ce soit de se mettre à table et discuter foot avec Carlos Queiroz"

recueilli par Franck Pujos

photo : AFP

 

Manu Da Costa est l'entraîneur de Quevilly-Rouen, 8e de National. Franco-Portugais de 41 ans, on l'a sollicité pour son avis sur Carlos Queiroz, Portugais tout court, à l'heure qu'il est en pleine demie de la Coupe d'Asie face au Japon avec l'Iran et qui devrait être nommé ces jours-ci sélectionneur de la Colombie. Quand le cadet parle de l'aîné, il est dithyrambique.

Prochain rendez-vous pour Manu Da Costa et QRM en National, la réception de Marignane-Gignac le 8 février
Prochain rendez-vous pour Manu Da Costa et QRM en National, la réception de Marignane-Gignac le 8 février

 

Si l'arrivée de Carlos Queiroz sur le banc se confirme, trouvez-vous que ce soit un bon choix de la part de la fédération colombienne ?

En toute objectivité, en mettant les origines de côté, moi je vous dis que c'est un excellent choix. Ça fait partie des coaches qui à mon avis sont un petit peu sous-côtés. Il est passé dans de très bons clubs, notamment à Manchester dans leur grande période, où c'était l'adjoint n°1 de (Alex) Ferguson (2002/2003 et de 2004 à 2008). Et c'était plus qu'un adjoint, c'est lui qui mettait en place toute la méthodologie, pendant des années et des années. C'est un coach avec une grande expérience, capable de sortir des joueurs, de promouvoir des jeunes ; c'est lui qui au Portugal a fait exploser la génération dorée, les Figo, les Rui Costa, les Fernando Couto... D'ailleurs ils ont été champions du monde U20 ensemble (Fernando Couto en 89, Luis Figo et Rui Costa en 91, NDLR). Ce monsieur-là a un parcours forgé de succès, mais pas seulement sur les résultats, sur l'éclosion de talents, mais aussi collectivement. Quand on voit ce qu'il fait avec l'Iran, ses résultats depuis plusieurs années... Avec très peu de moyens humains il arrive à en faire une redoutable machine, toujours très difficile à manoeuvrer. En plus de ça, la mentalité, la culture foot et le jeu proposé par les Colombiens lui vont comme un gant. Il a été bercé dans cette culture et ce football-là. Quand j'ai lu ça, j'ai été le premier à m'en féliciter, parce que je fais partie de ceux qui ne comprennent pas qu'il n'ait pas eu plus de contacts, d'opportunités dans de très grands clubs ou dans des nations un peu plus importantes que l'Iran - même si attention, je respecte l'Iran. J'ai toujours été sur ma faim par rapport à ça. Alors son passage au Real Madrid ne l'a pas aidé, certes, mais il était sur une saison (2003/2004) où il n'a pas non plus traîné de casseroles ! Il a fait des choses hyper intéressantes. Mais il a été catalogué comme coach secondaire par rapport à son passage au Real.

 

En points négatifs il y a ce qu'on peut appeler cet échec à Madrid et le fait que ce se soit mal fini avec la sélection portugaise...

Oui mais souvenez-vous comment ça s'est fini au Portugal : ça se finit sur un but hors-jeu (de David Villa, lors de la victoire de l'Espagne sur le Portugal 1-0, en 8es de finale du Mondial 2010, NDLR). Il lui a manqué le petit truc, la petite réussite, à des instants donnés de sa carrière. Mais en aucun cas ce n'était lié à ses compétences.

 

Il est une source d'inspiration pour vous ?

Déjà j'ai cette sensibilité latine, donc bien sûr que ce genre de personnage, qui a un parcours plus qu'exemplaire, admirable, vous donne beaucoup de billes, vous pouvez vous appuyer dessus. Toute cette génération d'entraîneurs qui ont eu des idées très fortes sur la conception, sur les contenus, évidemment ils ont été une source d'inspiration pour moi. C'est aussi un des coaches qui a révolutionné la méthodologie d'entraînement. Même si je ne fais pas du copier-coller, je m'intéresse.

 

Le coaching portugais est un modèle ; Carlos Queiroz (65 ans), qui a une dizaine d'année de plus que José Mourinho, est-il quelque part votre "père" à tous ?

Je ne dirais pas ça parce qu'il y a eu Artur Jorge avant lui. Mais il fait partie du top 5 des entraîneurs qui ont permis aux Portugais d'avoir une autre image en général. Et là où il a été précurseur, c'est que c'est le premier à avoir eu un titre avec le Portugal. Souvent chez les jeunes on était annoncés comme les favoris mais on n'allait jamais au bout, un peu comme la sélection A jusqu'en 2016. Avec tous les grands joueurs qu'on a pu avoir, on avait l'habitude de ne jamais rien gagner. Avec cette génération dorée, il est allé chercher des titres. À partir de là, les Portugais ne rentraient plus dans les compétitions pour faire bonne figure avec ce complexe d'infériorité, mais avec plus de confiance pour assumer leur statut et avoir envie de gagner. Lui, il a été un accélérateur sur les points de vue compétitif et état d'esprit.

 

Sachant qu'il a connu des soucis avec Cristiano Ronaldo ou Ricardo Quaresma, comment le décririez-vous sur l'aspect gestion d'effectif, gestion humaine ?

C'est un Portugais (rires) ! Ce sont des gens bornés, parfois. Il a eu des problèmes avec des joueurs qui franchissaient les barrières, les lignes interdites. Alors ça a quand même été une rencontre importante pour Cristiano à Manchester, il ne faut pas l'oublier. C'est quand même Carlos Queiroz qui l'a façonné, qui lui a permis de devenir à Manchester ce qu'il est devenu derrière, et s'il ne devient pas ce qu'il est à Manchester, il ne devient pas ce qu'il est au Real. Au niveau de Ronaldo c'est donc un peu différent, par contre c'est quelqu'un qui a de la poigne et qui met toujours le collectif en avant. Même si vous êtes une super star. Mais Ricardo Quaresma à un moment donné n'a pas eu les attitudes et les comportements adéquats par rapport à ce que lui souhaitait. Je ne me permettrais pas de juger, les règles de vie on ne les connaissait pas. Nous ce qu'on sait c'est qu'avec Carlos Queiroz, l'équipe est plus forte que n'importe quelle individualité, qui doit se mettre au service du collectif. Donc les grosses individualités qui ne se mettaient pas au service de l'équipe avaient des soucis avec lui. Puis vous savez, Paulo Sousa, João Pinto, Fernando Couto, Rui Costa, (Luis) Figo... il n'a jamais eu de problème avec eux. Il a toujours eu une relation un petit peu paternaliste avec.

 

LA star en Colombie, c'est James, et les entraîneurs avec qui ça a bien fonctionné ce sont justement des personnalités plutôt paternalistes, comme José Pekerman, Carlo Ancelotti ou Jupp Heynckes ; ça peut matcher, comme on dit, entre James Rodriguez et Carlos Queiroz ?

J'en suis persuadé. Il a du vécu, de l'expérience et c'est un formidable challenge qui s'ouvre à lui. La Colombie c'est un pays extraordinaire et une sélection extraordinaire à coacher. Il sait très bien que s'il veut amener tout ça le plus haut possible il va avoir besoin des joueurs d'exception. Et vous savez très bien que les joueurs d'exception ont besoin d'avoir une relation particulière avec leur coach, c'est valable dans tous les clubs et toutes les sélections du monde : le Ronaldo avec (Zinédine) Zidane ce n'était pas le Ronaldo d'avec (Rafael) Benitez. Vos cracks, vos top-joueurs, vous êtes obligé d'avoir une relation particulière. Et ça Queiroz sait faire. 

 

La crainte un peu spontanée qu'il y a l'air d'avoir en Colombie, sans doute en se basant sur ce qu'il produit avec l'Iran, comme vous l'avez dit avec les moyens dont il dispose, c'est celle de récupérer un technicien assez défensif ; c'est une image usurpée selon vous, fausse ?

Totalement fausse. Il est pragmatique, voilà. Qu'est-ce qu'un bon coach ? Celui qui tire la quintessence de ses joueurs. Manchester depuis qu'il est parti ils n'ont jamais aussi bien rejoué au foot que lorsqu'il y était ; le Real Madrid, il arrive après les Galactiques de Vicente Del Bosque, reprendre ça ce n'est pas évident, et malgré tout il fait une saison plus que correcte. Pas assez correcte parce qu'au Real il faut toujours gagner, mais voyez aujourd'hui derrière Zidane c'est très compliqué. N'ayez aucune crainte. Chez les jeunes au Mondial il associait Paulo Sousa, Rui Costa, Figo, João Pinto, que des joueurs de ballon capables de se sortir de petits périmètres. Avec l'Iran il n'est pas suicidaire, il n'est pas bête, il ne va pas leur demander des choses s'ils n'en sont pas capables. En revanche il y a mis en place toute une structure, qui leur permet d'atteindre des résultats exceptionnels pour un pays comme l'Iran.

 

Et sur ses liens avec le foot sud-américain ? Sont-ils particuliers ou va-t-il "débarquer" puis s'adapter ?

Les Sud-Américains, quand ils viennent sur le Vieux Continent, la première terre d'accueil c'est le Portugal. Les grands joueurs argentins, brésiliens, colombiens, ils passent par où ? Il est arrivé à Porto à quel âge (Juan Fernando) Quintero ? (20 ans, de Pescara, NDLR). Falcao il est arrivé où, Jackson Martinez il est arrivé où ? (FC Porto). La mentalité portugaise est très, très ouverte sur l'Amérique du Sud, et au niveau du scouting ça s'est tellement développé au Portugal, sur le pays que vous voulez, qu'ils savent tout, qu'ils sont en avance là dessus. Le Portugais en règle générale il est un peu comme le Brésilien, il n'a pas peur de s'expatrier. Il n'a pas peur de l'aventure. Nous les Français on a plus de mal avec ça. Il y a beaucoup d'entraîneurs en Chine, en Arabie Saoudite, en Angleterre... Je n'ai pas les statistiques en tête, mais sur le nombre qui travaillent à l'étranger, les Portugais doivent être dans le top 3 sans aucun problème dans le monde. Carlos Queiroz quand il prend l'Iran, il n'y en a pas beaucoup qui veulent prendre l'Iran. Sa connaissance du foot mondial, pfff... Je mets au défi qui que ce soit de se mettre à table et de discuter avec lui. Vous savez, si les dirigeants colombiens l'ont choisi, il y a dû avoir des entretiens et il a dû mettre tout le monde d'accord très rapidement. Ce poste de sélectionneur de la Colombie, il est très attractif. Ils ont dû avoir des candidatures de tous les côtés et s'ils se rabattent sur lui c'est que son oratoire a dû être performant.

 

Pour finir, un mot sur ce qui sera a priori son prédécesseur, José Pekerman : on a lu dans un portrait de vous publié sur le site de So Foot qu'il était une de vos références...

(Pep) Guardiola, il cite (Marcelo) Bielsa et (Juan Manuel) Lillo comme références. Sauf que quand vous grattez un peu, quand vous allez plus loin dans l'analyse, Bielsa c'est un "enfant" de Pekerman. Pekerman a révolutionné la méthodologie d'entraînement, à travailler des situations d'entraînement via des situations de match. Avant l'entraînement c'était très généralisé, c'était l'échauffement, c'était un truc, c'était un jeu. Lui, non. Il a dit : "Pour prendre le meilleur de mes joueurs, il faut que je les fasse travailler là où on est moins performants". Concernant l'analyse de match, sur des situations très précises, Pekerman a été le précurseur. Et ce qui interpelle le plus pour un coach, c'est quand vous lisez des interviews et que les joueurs ne citent qu'une personne, et toujours sur de la positivité. Quand les joueurs citent un coach et qu'ils le mettent sur un piédestal par rapport à ses relations humaines, à la façon dont l'équipe jouait, à ses entraînements, c'est qu'il y a quelque chose de très pertinent derrière. Donc oui j'ai fait beaucoup de recherches, je me suis rencardé et pour moi Pekerman est un coach-référence, comme deux-trois autres.

 

Quand on vous entend, on a l'impression qu'il y a pas mal de points communs entre Queiroz et Pekerman, autre champion du monde U20...

C'est pour ça que j'étais tout sauf surpris - encore une fois pas parce qu'il est portugais, même si on préfère (sourire) - quand j'ai appris leur choix. Ça fait déjà deux-trois mois qu'on parle de Queiroz en Colombie, si je ne dis pas de bêtise, et j'ai pensé "ah, choix très judicieux". Parce qu'il correspondait à ce dont ils avaient besoin, eux qui ont un effectif avec des jeunes et quelques grandes stars : quelqu'un d'expérience, passé par le foot européen, le foot asiatique, qui a fait trois Coupe du monde, avec une connaissance mondiale hors du commun.