"Queiroz est le coach le plus fort de la Copa !"

recueilli par Brice Charrier

photo : AFP

De plus en plus copié, peut-être envié voire jalousé, "So Foot" est aujourd'hui le magazine de référence sur le ballon rond mondial, n'en déplaise à l'historique "France Football". Rien de plus naturel donc que de sonder son rédacteur en chef à l'approche de la Copa América. Sans détour, Javier Prieto Santos s'est livré avec verve sur tous les sujets : le niveau de la compét', Neymar, Messi, le Qatar, mais aussi et surtout sur Carlos Queiroz et les Cafeteros. Une analyse intéressante pour avoir plus de clés avant de se caler devant la télé, dès ce soir pour le second match de préparation de la Colombie, en déplacement au Pérou, en direct sur beIN Sports 1 (23 heures). Ensuite, place aux choses très sérieuses, samedi contre l'Argentine.

Carlos Queiroz donne ses consignes lors de Colombie - Panama (3-0), disputé lundi à Bogota. Ce soir, dernier test
Carlos Queiroz donne ses consignes lors de Colombie - Panama (3-0), disputé lundi à Bogota. Ce soir, dernier test

D'abord, comment voyez-vous cette Copa ?

Ça va être une compétition assez ouverte dans le sens où il n'y a pas de très gros favori : le Brésil ne fait pas encore vraiment peur, on l'a vu en amical contre le Qatar (victoire 2-0), et reste en reconstruction ; l'Argentine, c'est assez faible malgré le retour de (Lionel) Messi, je ne vois pas comment elle pourrait remporter cette Copa avec un coach sans expérience (Lionel Scaloni, NDLR) et des joueurs qui supportent mal la pression ; l'Uruguay a du mal à se renouveler, comme le Chili, et la Colombie pose question aussi avec la saison difficile en club de James Rodriguez... et Falcao n'est plus le 9 qu'il était. Donc oui, c'est vraiment très ouvert et des équipes comme le Pérou - qui doit confirmer -, le Venezuela et l'Équateur peuvent avoir un rôle à jouer. Il y aura peut-être des surprises, en tous cas je le souhaite pour avoir une compétition un peu plus sexy.

 

Quel impact et quelle importance donner au forfait de Neymar avec le Brésil ?

Comme l'a dit Tite, ce n'est jamais un bien de se passer d'un joueur comme Neymar. Il a une histoire compliquée avec la sélection, on en fait l'héritier de 50 stars alors que le Brésil ne gagne plus depuis des années. Pour moi c'est comme Messi en Argentine : on a l'impression qu'il perd son sourire avec la Seleção, pourtant ça reste une pièce fondamentale. Il n'a pas encore prouvé qu'il pouvait être un joueur comme Cristiano Ronaldo avec le Portugal, et moi j'aurais voulu le voir dans cette Copa América pour ça. Avec toutes les emmerdes qu'il a eues cette saison, elle lui aurait fait du bien et ça pouvait être le point de départ de quelque chose d'important pour le Brésil. Neymar est irremplaçable dans cette équipe en termes de jeu, d'influence, d'aura... C'est un joueur qui est unique.

 

La pire chose qui pourrait lui arriver maintenant ce serait que le Brésil remporte le titre ?

(Soupir) Oui c'est sûr. Après le Brésil sans Neymar...Est-ce que le Portugal est plus fort sans Cristiano ? Ça joue peut-être mieux mais les grands joueurs sont là quand les choses se durcissent, et à part Neymar, qui est un crack au Brésil ? Après l'échec de 2014, si le Brésil devait perdre encore à la maison, ça risquerait d'être très compliqué derrière. Et puis Neymar était un catalyseur de pression, pendant ce temps-là les autres joueurs pouvaient se préparer tranquillement, et il faut savoir qu'au Brésil, la presse est insupportable, impitoyable, pire qu'en Angleterre. La pression était sur le dos de Neymar, elle va maintenant retomber sur (Philippe) Coutinho, Richarlison, Gabriel Jesus...Et puis ses latéraux Daniel Alves et Filipe Luis, quel âge ont-ils (36 et 33, NDLR) ? Pour ce type de compétition très longue, très dure, avec énormément d'intensité, au sortir pour eux d'une saison compliquée, ce ne sera pas simple. Avant, quand la Seleção était en galère, on passait la balle à Neymar et au moment fatidique, il se passait un truc. C'était un peu leur Stephen Curry ! Et puis Tite, il a un peu redoré le blason mais ce  Brésil-là, ce n'est pas le Brésil qu'on fantasme.

 

Comme à chaque Copa, il y aura des invités exotiques, cette année, ce seront le Japon et le Qatar ; est-ce que la Conmebol a vraiment eu le choix ou fallait-il absolument que le Qatar soit là en vue de la Coupe du monde 2022 ?

Quand on sait l'argent que draine le Qatar, disons que ça arrange un peu tout le monde. Après, nous le présenter comme invité en tant que champion d'Asie, ça passe mieux, c'est sûr... En même temps, c'est aussi donnant-donnant : le Qatar a besoin de progresser, ils ont fait un énorme travail et pour eux, être présents, c'est très bien, ça va être un bon test en vue de leur Mondial où ils n'auront pas le droit d'être ridicules.

 

Avec le système de qualification pour les quarts de finale, en particulier les deux meilleurs troisièmes sur trois qui passent, est-ce qu'il est envisageable de voir le Qatar sortir de sa poule (composée aussi de la Colombie, de l'Argentine et du Paraguay) ?

Franchement, ouais ! Vu leur prestation en amical contre le Brésil et le travail effectué depuis un bon moment, oui (lire l'article consacré au Qatar dans le dernier numéro de "So Foot", NDLR). Si au lieu d'être le Qatar, c'était le Venezuela ou je ne sais qui, on se dirait : "Ah, ils peuvent faire un coup !". Là, c'est juste qu'on a envie de les voir perdre parce que, dans l'inconscient collectif, ils cassent les couilles avec leur pognon et qu'ils n'ont du coup aucun mérite. Mais en vrai, la Fédé, les joueurs ont énormément progressé. Aspire est aujourd'hui, pour moi, la meilleure structure au monde ! Sur cette Copa, le Qatar vient pour rivaliser, pas pour prendre des gifles sans réagir, et au vu de la forme de l'Argentine et du Paraguay, ça peut sortir des poules assez tranquillement. Le gros avantage des Qatariens, en plus, c'est que leurs adversaires les prennent de haut et ça, c'est très sud-américain. Mais le Japon, c'est pareil, c'est une bonne sélection, on l'a vu au dernier Mondial, sans doute encore un peu trop tendre par contre. Ça va me plaire de suivre ces deux nations, et si l'une ou l'autre sort de sa poule, ce ne sera pas un bon signe pour le football sudam'. 

 

Pour en venir à la Colombie, où la situez-vous dans cette compétition, dans le haut du panier ?

Pour ne rien vous cacher, j'étais assez pessimiste pour la Colombie mais depuis l'arrivée de Carlos Queiroz, je le suis beaucoup moins. C'est un coach pragmatique qui, en quelques mois à peine, peut changer complètement une équipe qui n'a pas confiance en elle en un commando très préparé. Queiroz est un très bon choix. Avec (José) Pekerman, on était arrivé au bout d'un cycle. Ce qui lui manquait, c'était d'être un peu moins romantique, de jouer un peu plus dégueulasse pour aller chercher un résultat, et ça Queiroz sait le faire. Il récupère une base qui est saine et va y ajouter son côté laborantin, c'est-à-dire que lui maîtrise les forces et les faiblesses des adversaires, met dans tout dans son shaker et en fait des merveilles. C'est une espèce de magicien qui peut donner un nouvel élan, même à des joueurs qui sont fatigués comme Falcao ou James... même si lui je trouve qu'il est toujours bon en sélection. Queiroz va savoir quoi faire de la Colombie. Pour moi, c'est le coach le plus fort, le plus doué de toute la Copa América ! À égalité avec l'Uruguayen (Oscar) Tabarez. Du coup, pour moi, la Colombie va sortir des poules facilement et pourquoi pas à la première place.

 

On est donc sur une vraie rupture entre Pekerman et Queiroz ?

Ce n'est pas une vraie rupture. Pekerman est quelqu'un qui a une vraie philosophie du beau jeu, qui a ajouté une dimension tactique au toque. Il a redonné ses lettres de noblesse, un nouveau souffle au football colombien avec le ballon au milieu de tout. Queiroz n'est pas du tout fâché avec le ballon, au contraire, mais quand je dis que c'est un pragmatique, c'est qu'il sait faire avec ce qu'il a, optimiser au maximum le potentiel de ses joueurs. À Manchester, qui entraînait ? Ce n'était pas (Sir Alex) Ferguson, c'était Queiroz ! Avec l'Iran, il a fait chier tous ses adversaires. Pekerman est un gentleman du foot, Queiroz, lui, sait faire le salopard quand il faut. Je trouve que la Colombie a été trop gentille dans ses dernières compétitions, n'a pas fait les fautes qu'il fallait, s'est montrée trop joueuse. Alors peut-être qu'avec Queiroz, il y aura un peu moins de plaisir à les voir jouer - et encore je n'en suis pas sûr - mais ça va gagner en consistance, en assise défensive, et les joueurs sauront faire les petites fautes tactiques dégueulasses qu'il faut au milieu de terrain. Ils seront plus redoutables, chiants à affronter. C'est un filou Queiroz, un malin ! Et la Colombie en avait besoin, ça manquait de vice. 

 

Quand on voit le groupe qu'il a constitué pour la Copa América, c'est un mélange de sang neuf et d'anciens ; est-ce qu'on est à un tournant générationnel ?

Forcément, Queiroz sait que les cadres ne sont pas éternels et ce n'est pas le seul à le penser. C'est pour ça que Pekerman est parti et cette Copa, c'est aussi un moyen de faire une revue d'effectif. Après, il n'y a pas un jeune qui m'a tapé dans l'oeil, qui soit du niveau de James Rodriguez, Jackson Martinez à l'époque, Falcao, (Juan Guillermo) Cuadrado ou d'autres. Je reste un peu sur ma faim mais Queiroz est un maître pour faire progresser les jeunes, il l'a montré avec le Portugal, où il est le premier à avoir gagné quelque chose avec les sélections (les Coupes du monde U20 89 et 91, NDLR). C'est lui a formé Cristiano Ronaldo, (Luis) Figo, Simão, Fernando Couto...Il va garder ce que Pekerman a fait de mieux mais avec d'autres armes. Je suis persuadé qu'il a un plan pour la Colombie dans cette Copa. 

 

La préparation peut-elle être perturbée par la poursuite du Tournoi d'ouverture et la pression qui avait été mise par certains dirigeants de clubs pour que les joueurs concernés y participent ?

Non, aucune influence. Queiroz, quand il était en Iran, a connu 10 000 galères, aurait pu se barrer 25 fois... Donc il n'y a rien qui peut le faire douter ou lui faire peur. En plus, peu de joueurs sont concernés (Luis Diaz, dont Junior joue la finale, Alvaro Montero et Camilo Vargas aussi au début de la prépa, NDLR).

 

Pour finir, au petit jeu des pronos, vous mettriez une pièce sur qui pour aller au bout ?

Compliqué ! J'aimerais l'Argentine pour Messi ou peut-être encore plus l'Uruguay, que cette sélection s'impose au Brésil après l'avoir fait en Argentine. Mais si je devais miser sur une équipe, ce serait quand même le Brésil. Après c'est un peu un western, il n'y a aucun favori très clair contrairement à avant, que des challengers.

 

Et quels joueurs pourraient émerger ?

Le Brésilien Richarlison. Et sinon j'attends beaucoup de Messi, qui voudra prendre sa revanche sur la mauvaise fin de saison du Barça. Il peut se passer quelque chose alors que personne ne voit l'Argentine. Avec les Vénézuéliens, aussi, et les Équatoriens, qui comptent souvent parmi les bons joueurs.