Felipe Saad : "James ne sera pas traité par Ancelotti comme un joueur quelconque"

recueilli par Franck Pujos

photo : AFP

Passé entre autres par Vitoria (où il a été formé), Guingamp (où il a gagné la Coupe de France) ou encore Strasbourg (où il réside), Felipe Saad (37 ans) s'est reconverti il y a peu scout "Grand-Est" pour le Stade Malherbe de Caen et consultant pour RMC Sport. C'est avec cette seconde casquette qu'il a commenté à la télé les débuts victorieux de James Rodriguez en Premier League, dimanche dernier, lors du succès d'Everton sur la pelouse de Tottenham (0-1). Pour Cafooteros, l'ancien défenseur central brésilien revient sur le match du n°10 colombien, qui porte le 19 chez les Toffees, club historique, certes, mais sans titre depuis 1995. Et développe, avec James au coeur de l'entretien. Avant que "l'autre club" de Liverpool reçoive ce soir Salford pour le 2e tour de League Cup (21 h 15, heure française).

Voir James Rodriguez sur un terrain avec un ballon de foot, c'est quand même mieux que sur le banc sans ballon
Voir James Rodriguez sur un terrain avec un ballon de foot, c'est quand même mieux que sur le banc sans ballon

 

On vous a entendus au micro, vous et Jérôme Sillon, très positifs sur la prestation de James au Tottenham Hotspur Stadium ; qu'est-ce qui t'a plu particulièrement ?

Déjà, on ressent qu'il avait envie d'y être. Je ne veux pas dire que Kai Havertz, le lendemain avec Chelsea (victorieux à Brighton 3-1), n'avait pas envie d'y être, car ça devait être un rêve pour lui. Mais quand tu compares les deux joueurs, qui en plus ont joué à la même position sur le terrain et avaient à peu près la même fonction, James tu vois qu'il était heureux d'être là, qu'il voulait le ballon. C'est la première chose qui s'est dégagée : son état d'esprit. Je pense qu'il est très content de retrouver Carlo Ancelotti, avec qui il a vécu une très belle saison au Real (2014-2015). Aussi, juste avant qu'on commente le match, on voyait des images de l'échauffement en cabine et on s'est aperçus que si James, ce n'était pas un joueur très, très fit à la base, là on voyait un joueur tonique, fin, gainé. Il donnait vraiment l'impression d'être bien physiquement, en tout cas à l'image, à la télévision. Et ça s'est confirmé, car normalement un joueur comme lui, qui découvre un championnat, on aurait pu penser qu'Ancelotti le ferait jouer 50 minutes, pour son adaptation, pour voir au niveau des impacts... Finalement, non, il a joué jusqu'à la 92e ! Donc voilà tout ça c'étaient des signes positifs. Je l'ai vu également être très combatif à la récupération, ce qui ne fait vraiment pas partie de ses qualités. On sait qu'il peut avoir tendance à jouer peut-être un peu plus à la carotte, attendre un contre, prendre un ballon qu'il pourra donner entre les lignes pour faire la passe décisive... Autre chose : sa relation qui a été très bonne en première mi-temps avec Lucas Digne.

 

Tu l'as souligné à l'antenne, ça...

Voilà, James rentrait et cherchait cette passe tendue, soit au sol, soit à mi-hauteur. Et ça c'est très intéressant parce que Lucas Digne il connaît les 3-4-3 ou 3-5-2, donc quand il sait que James va faire le crochet, il peut anticiper cette passe-là en se positionnant quelques mètres plus haut. Donc ça va donner des possibilités à Ancelotti. Et puis j'ai attendu que ça se passe deux ou trois fois avant d'en parler à l'antenne, mais quand il a été percuté par derrière par un défenseur ou taclé, James se remettait debout vite, ne cherchait pas la faute, ne regardait pas l'arbitre... Et des fois ce sont des petits signes comme ça qui nous donnent des indices par rapport à l'état d'esprit des joueurs. Un Neymar qui va tout le temps regarder l'arbitre pour chercher la faute, on s'apercevra que le harcèlement du défenseur va le miner, le gêner dans sa prestation sportive. James, je m'en suis aperçu en première mi-temps : dès qu'il a été bousculé sur la ligne ou qu'il y a eu un tacle un peu plus rugueux, on l'a vu se lever tout de suite, sans presque donner le temps à l'arbitre de siffler faute. On sentait qu'il avait envie de jouer, de produire. En connaissant sa qualité, j'étais tout de même agréablement surpris. Par son état d'esprit et sa forme physique.

 

Il doit avoir faim de matches, de jeu, de ballon, quelque part, non ?

Oui et aussi il a su se montrer quasiment décisif, avec une grande personnalité. Alors qu'on sait qu'il n'a pas fait des saisons énormes depuis deux ou trois ans si je ne me trompe pas... C'était quand sa dernière grande saison, pour toi ?

 

Il y en a une qu'on a tendance à oublier, c'est 2017-2018 au Bayern, où il fait vraiment une très, très bonne saison avec Jupp Heynckes.

On est d'accord, j'avais une vision un peu superficielle mais il me semblait que depuis deux ou trois saisons il ne sortait pas du lot comme il a pu le faire auparavant. Ça se sent et ça se voit qu'il veut aussi être décisif, par la frappe ou par la passe. Je pense que c'est quelqu'un qui va vraiment faire du bien à Everton. Leurs trois recrues, James, (Abdoulaye) Doucouré et Allan, ont fait un match plein tous les trois, dans leur registres respectifs.

 

James sort de deux très gros clubs (Real, Bayern puis Real) où il a garni son palmarès sans être toujours un joueur majeur, tandis qu'avec Everton, il redescend clairement d'un cran en termes d'équipe, de standing, de tout ce qu'on veut, mais où il va sans doute être LE joueur majeur ; à 29 ans, dans son évolution de carrière, comment interprètes-tu ce choix ?

On se faisait la réflexion avec Jérôme Sillon, pas par rapport à James mais par rapport à Ancelotti et (José) Mourinho avant le match : on se disait, qui aurait pu imaginer, il n'y a même pas trois-quatre ans, qu'un jour on ferait un Tottenham - Everton avec Mourinho et Ancelotti sur le banc ?! C'est un peu ce qu'on pourrait se dire pour James. Vu son parcours, qui aurait pu dire qu'en 2020 il jouerait pour Everton ? C'est quelque chose à prendre en compte mais c'est aussi louable de sa part de vouloir et pouvoir se relancer dans ce club-là. Il va aller chercher deux choses à mon avis dans ce choix de vie : d'abord, retrouver Carlo Ancelotti, un entraîneur qui prend son téléphone, lui dit comment il va l'utiliser, lui dit qu'il aura du temps de jeu, qu'il lui fait confiance et ce qu'il attend de lui... - j'étais encore joueur il n'y a pas longtemps, et quand tu dois te décider pour signer dans un club et que l'entraîneur te fait part de sa confiance, de son estime envers toi, ça change énormément de choses. Deuxièmement, c'est un joueur sud-américain, colombien, et comme nous les Brésiliens, ou les Argentins, la plupart fonctionne beaucoup à l'affect, à l'émotion. Si on fait du foot c'est pour avoir de grandes émotions. Cette relation humaine avec Ancelotti a sûrement joué, mais aussi l'envie de découvrir un autre gros championnat, après l'Espagne, après l'Allemagne. En signant en Angleterre je pense qu'il va pouvoir aller chercher quelque chose de profond, de gamin qui joue au foot en Colombie et rêve de découvrir le football anglais, ses ambiances. Et comme tu l'as mentionné, il n'a que 29 ans donc encore de belles années devant lui.

 

Tu parlais de confiance, James semble avoir besoin d'une relation spéciale, avec un "papa" comme Ancelotti, (José) Pekerman avec la Colombie, Heynckes ou encore (Julio César) Falcioni à Banfield, alors que ça s'est mal passé avec des coaches jeunes comme (Niko) Kovac ou (Zinédine) Zidane...

J'ai côtoyé quelques joueurs dans le vestiaire qui avaient ce profil-là, et ce n'est pas un hasard, ce sont tous des offensifs. Sans vouloir trop généraliser, là on est sur James, mais ce sont des joueurs à la personnalité plutôt individualiste. Qui vont peut-être penser au bien-être personnel avant de penser à l'équipe. C'est pour ça que j'ai dit que j'étais agréablement surpris par James lors de ce premier match, car il a démontré une grosse envie d'aider son équipe. C'est une caractéristique liée aux joueurs offensifs, aux joueurs très techniques qui savent qu'ils peuvent faire la différence. Ils ont dû avoir une enfance ou une adolescence avec des entraîneurs ou des coéquipiers qui ont eu tendance à les mettre tout en haut de la pyramide, à flatter leur ego (sourire) ! Donc ça ne vient pas de nulle part si le joueur a besoin de beaucoup de considération et d'attention de la part de son coach. Je vois les choses un peu dans le sens inverse : si un entraîneur veut tirer le maximum d'un joueur comme James Rodriguez, si c'est un choix privilégié d'Ancelotti, alors Ancelotti saura comment procéder avec lui. Par rapport à la piste de réflexion dans laquelle tu es entré, il ne sera pas traité comme un joueur quelconque, ça c'est sûr. Et Ancelotti est très bon là dessus. On se souvient de sa période au Paris Saint-Germain (2011-2013) où l'une de ses principales qualités était la gestion de l'effectif, des stars, avec notamment (Zlatan) Ibrahimovic. Il se les mettait tous dans la poche parce qu'il est très fort dans la gestion humaine de son vestiaire. Je suis sûr et certain qu'il va réussir à mettre James Rodriguez dans les meilleures conditions, et en même temps le faire jouer pour l'équipe comme on l'a vu lors du premier match contre Tottenham.

 

Sans dire que c'était la "faute" de Zidane, avec ton regard extérieur comment expliquerais-tu que James, avec ses défauts mais avec ce talent, puisse avoir été placardisé à ce point lors de ses derniers mois au Real Madrid ?

Peut-être qu'au Real il n'y a pas le temps. C'est un effectif différent de celui d'Everton, ça ressemble un peu au Bayern mais en encore plus pléthorique. Il y a moins le temps parce que ça fonctionne à la passion, alors qu'au Bayern on est plus dans des caractéristiques cartésiennes. Au Real, on le sait tous, un Gareth Bale qui te met un retourné en finale (de la Ligue des champions 2018, gagnée par le Real face à Liverpool 2-1) s'est retrouvé quelque temps après dans la même situation que James. C'est un club qui est plongé dans la passion, dans l'immédiateté, et Zidane il n'a pas le temps, il n'a jamais eu le temps, même s'il a beaucoup de crédit dans ce club. Il a toujours fallu mettre les meilleurs sur le terrain, pour un résultat chaque week-end. James a besoin de temps, de la confiance de son coach, et au Real... Je crois aussi que son image a été dessinée par la presse, par les supporters, comme celle d'un joueur jouant plutôt à son rythme, voire qui serait nonchalant. La structure de James a été déjà toute faite, il n'y avait plus de coups de marteau à donner. Là, avec Everton, il a une chance de tout remettre à zéro. Je le vois comme un bloc de marbre, un pavé à sculpter (rires). Et franchement les premiers coups de marteau d'Ancelotti lors ce Tottenham - Everton, ils ont été impeccables.

 

Tu as cité l'expression "jouant à son rythme" : James est-il trop en décalage avec son temps, avec ce football qui va vite, qui percute, ou est-ce qu'un joueur comme lui, plus lent mais avec une vision et une patte exceptionnelle, ça peut encore coller en 2020 ?

Pour moi, oui, ça colle. Pour les connaisseurs du foot en général, peut-être pas, car oui, c'est un football qui va aujourd'hui très vite, avec des ailiers très puissants qui peuvent faire la différence en un contre un, ou des pistons qui vont centrer dans la surface avec un volume de jeu très important. Mais moi, quand je vois un match, je préfère mille fois avoir un joueur comme James, qui va pouvoir poser le ballon et penser différemment des autres, même si le rythme retombe un peu quand il va le toucher. Ce temps faible de deux ou trois secondes peut permettre à son équipe de remonter son bloc, comme on l'a vu avec Lucas Digne. Je prends l'exemple de (Ismaïla) Sarr, de Watford : il va prendre le ballon, va essayer de percuter, avec pourquoi pas un dédoublement de l'arrière droit... Ce sont des caractéristiques qu'on voit très souvent en Premier League, même si Sarr reste un très bon joueur. Avec James, avec cette faculté à tout voir, il y a d'autres possibilités. Et sa relation avec Digne ne l'a pas empêché de donner le ballon à l'autre latéral, (Seamus) Coleman, deux ou trois fois, surtout en deuxième mi-temps. Même si comme tu l'as dit il est peut-être en décalage avec son temps, avec cette tendance à composer des équipes à l'animation offensive basée sur la vitesse, sur la rupture sur les côtés, j'ai tendance à aimer quelqu'un comme James.

 

Sachant qu'il a souvent joué dans ce schéma en 4-3-3 dans sa carrière, le préfères-tu en meneur de jeu-relayeur, reculé donc, ou plutôt en faux ailier comme dimanche dernier ?

J'ai été un peu pris à contre-pied sur ce match-là. Quand on a vu la compo avec Jérôme Sillon, lâchée par le site de la Premier League une heure avant, on se posait des questions par rapport à son positionnement. On en parlait juste avant de prendre l'antenne, on voyait un losange avec James en 10, Allan - qui est très performant devant la défense - en pointe basse, (André) Gomes à gauche et Doucouré à droite. On imaginait l'équipe comme ça. Pourquoi : parce que Richarlison a fait une très bonne saison dernière avec (Dominic) Calvert-Lewin devant ; donc on se disait, et j'étais le premier à penser ça, "c'est dommage d'exiler James et Richarlison sur un côté". Je voyais plein d'inconvénients à ce schéma-là mais j'ai l'humilité de dire que ça a été une très bonne idée de la part d'Ancelotti. Ils ont tous été performants. Richarlison, d'accord, il a raté cette occasion en première mi-temps, mais c'était plus d'ordres technique et sérénité, car finalement il a fait un sacré match, lui aussi. Est-ce que tout ça était aussi lié au fait que Tottenham n'a rien proposé ? Peut-être. Mais il ne faut pas enlever le mérite de James dans ce schéma-là, en faux ailier, une expression très juste. Maintenant, on a tous envie de le voir confirmer lors des prochains matches contre une opposition plus forte. C'est comme pour Everton. Même si Tottenham reste une des grosses écuries du championnat, j'aimerais voir Everton contre un Liverpool, un Arsenal, un City ou un United. Mais je pense qu'ils ne seront pas loin du "big 6", voire du "big 5".

 

Pour finir en parlant de toi, comment vis-tu avec cette nouvelle double casquette de recruteur de Caen et consultant sur RMC ?

Ce n'était pas mon idée initiale d'arrêter de jouer cette année. J'étais au Paris FC (en Ligue 2), jusqu'en janvier-février, j'étais encore dans une dynamique de footballeur. Je vivais une saison difficile, voire très difficile vis-à-vis de mes dernières années où j'avais une moyenne de 33 matches par saison. Je me suis cassé la main deux fois, collectivement on n'était pas bien, on était en bas de tableau... Ce n'était pas top, et au niveau de la qualité de vie non plus parce que j'ai vécu la grève des transports, le mouvement des Gilets jaunes et le confinement pour la Covid en l'espace de quelques mois. Tout ça m'a beaucoup fait gamberger par rapport à la fin de ma carrière. Et en même temps pendant le confinement j'ai commencé à recevoir des coups de fil plus ou moins intéressants pour des options de reconversion. Le coup de fil qui m'a le plus attiré l'attention, c'est celui depuis Caen de Yohann Eudeline (le directeur sportif), avec qui j'ai joué à Guingamp. On s'était déjà vus à Paris très brièvement avant le confinement. Moi, j'avais vécu deux belles années à Strasbourg (2015-2017) et je souhaitais revenir habiter là-bas. Et comme Caen avait perdu son scout de la région "Grand-Est", qui habitait à Sochaux et est parti au centre de formation de Montpellier, on a trouvé un accord comme ça. Je suis devenu scout pendant le confinement, à commencer par faire des analyses vidéo, connaître la sensation. Dès la sortie du confinement, la Premier League a repris, il y avait pratiquement des matches tous les jours. Laurent Salvaudon (directeur de la rédaction de RMC Sport), qui m'avait découvert à "J+1" sur Canal+ et m'avait entendu commenter - il avait beaucoup aimé - la finale de Libertadores entre River et Flamengo (en 2019), m'a dit "on va faire un test, sur deux-trois matches". Et avec Caen, même avec le changement de direction, de présidence (Olivier Pickeu a succédé à Fabrice Clément fin août, NDLR), l'accord moral a été gardé pour que je puisse faire les deux, dans la mesure où la conciliation est cohérente. Pour l'instant, j'arrive à concilier les deux, ce qui me donne beaucoup de plaisir, et j'apprends tous les jours. Là, c'étaient mes deux premiers matches de la saison de Premier League, dès la première journée. C'est un signe de confiance, et comme je peux l'être envers Yohann Eudeline, je suis reconnaissant envers RMC. Les journalistes m'aident beaucoup, comme Julien Taxis, Jérôme Sillon, Éric Huet avant les vacances, Samyr Hamoudi, Nicolas Vilas... Tu vois, tous ces journalistes-là qui n'arrêtent pas de me donner des conseils avant et pendant les matches. Puis moi ça me fait découvrir des super joueurs ! Même si en faisant la Premier League ça va être un peu trop dur pour recruter pour le Stade Malherbe (rires) !